Ce qui devait arriver depuis longtemps est arrivé: Eric Schmidt (le PDG de Google) a finalement démissionné du Conseil d’Administration d’Apple.
Généralement, ce genre de démission est accompagné de l’habituel: Merci pour tout ce que vous nous avez apporté, etc… Mais cette fois ci, Steve Jobs n’a pas mis les formes : « Malheureusement, alors que Google s’attaque au cœur-même du business d’Apple, avec Android, et plus récemment Chrome OS, l’efficacité d’Eric au sein du Conseil d’Apple sera grandement réduite, étant donné qu’il ne pourra assister à bon nombre de nos réunions à cause de possibles intérêts conflictuels. » Voir l’annonce officielle ici.
C’est la Silicon-Valley et ses relations « cozy ». Autrement dit, ses directeurs et exécutifs présents dans les meetings des autres, concurrents sous les mêmes directeurs, sociétés de capital-risque « partageant » leurs partenaires autour de compagnies portfolio. Par exemple, en plus d’Eric Schmidt présent au conseil de Apple et Google, nous avons Arthur Levinson, à la tête de Genentech, et directeur des deux sociétés. Ou des partenaires à Sequoia (une société de capital-risque ayant beaucoup de succès), présents au conseil de de YouTube et Google, qui pourraient bénéficier d’une « sortie » réussie, la vente de YouTube à Google.
Pour en revenir à Apple, il y a des accords en cours, parmi lesquels l’interdiction d’embaucher l’un des employés concurrents.
Plus proche encore, Be, Inc., la société du système d’exploitation que j’ai fondé avec quelques amis d’Apple et d’ailleurs. Pendant un moment, l’un de nos investisseurs (et directeur) était aussi présent au conseil d’administration de Microsoft. Les exécutifs de Microsoft étaient investisseurs dans sa société et ont permi (indirectement) à Bill Gates de posséder des parts de Be. Ah… C’était il y a 10 ans. Le SEC (Ndt : Securities and Exchange Commission, équivalent de l’AMF en France), Autorité des marchés financiers en France, est devenu de plus en plus agressif sur la surveillance des sociétés abusant de ce système de co-directions. Voir ici.
De retour sur les dires de Mr. Leader: Google pénètre encore plus le coeur du business d’Apple.
La première chose à noter est le « encore plus ». En effet, la raison de la démission d’Eric Schmidt était écrite depuis deux ans: c’est Android, le système d’exploitation pour smartphone de Google, en compétition directe avec l’OS de l’iPhone. En 2007, il n’était pas encore sûr que les smartphones deviendraient les prochains PC, l’iPhone arrivait à peine sur le marché. Mais, un an plus tard, en 2008 (NdT: date de l’écriture de l’article) le côté compétition apparait clairement. Android est le plus dangereux concurrent de la plus grosse source de revenue actuelle et future d’Apple, l’écosystème de l’iPhone. Alors, quel « encore plus » a arrêté cette codirection ? Sans aucun doute: Chrome OS de Google, avec un gros soupçon de Google Apps.
Pour l’expliquer, faisons un petit tour à l’intérieur de la stratégie même de Google.
Aujourd’hui, nous savons ce que sont les Google Apps: des applications fonctionnant sur des ordinateurs, dans le Google cloud, et servies aux ordinateurs, portables, et netbooks au travers d’un navigateur. Nul besoin d’applications locales. Bien. Tant qu’une connexion internet est disponible.
Continuons de pénétrer dans la stratégie de Google: nous devons permettre à ces applications de fonctionner même lorsque le réseau n’est plus disponible. Si nous y parvenons, nous conquérons le monde de la Bureautique, et devenons ainsi le prochain Microsoft, en mieux.
Aucune magie n’est nécessaire pour rajouter la fonctionnalité hors-ligne aux Google Apps, tous les composants nécessaires existent déjà aujourd’hui. Les ordinateurs personnels d’aujourd’hui ont beaucoup de mémoire, 1Go minimum, ainsi qu’un énorme espace de stockage. De plus, la plupart de nos ordinateurs ont déjà un serveur Web à l’intérieur. (Les Geeks savent où trouver httpd.exe ou httpd). Maintenant, si nous, Google, téléchargeons discrètement le code de l’Application sur l’ordinateur personnel, le faisant passer pour une extension du navigateur, qu’est-ce que nous obtenons ? Un microcosme, une copie réduite du serveur et des applications de notre cloud, habilement dissimulés dans notre ordinateur personnel. Vraiment. Simple, un Cheval de Troie contre Microsoft. ou Apple.
La copie réduite du serveur est difficile à parer pour Microsoft: Google a énormément d’argent, peut influencer, et influence les standards du Web mieux que Microsoft. De plus, contrairement à Microsoft, Google n’a pas de business historique (Office) à protéger.
Parfait, mais pourquoi est-ce que cela menace Apple ? L’ennemi de mon n’ennemi n’est-il pas mon ami ? Google et Apple ne sont-ils pas alliés contre Microsoft ?
A moins que, biensûr, Google soit le prochain Microsoft. Microsoft est en compétition avec Apple parce qu’ils fournissent la puissance logiciel permettant aux PC de combattre les Mac. Aujourd’hui, Google est en compétition avec Apple car ils fournissent la puissance logicielle des concurrents de l’iPhone et, bientôt, des notebooks (Ndt : et maintenant des tablettes). En surface, ces notebooks « limités », « bon marché », ne sont pas en compétition avec les machines d’Apple, plus chères. Un sondage récent a révélé qu’Apple possédait un surprenant 91% du marché des ordinateurs personnels de plus de $1,000. Ordinateurs destinés au grand public cela dit, nous n’avons par les chiffres pour le marché professionnel. Mais Steve Jobs sait ce qui arrive tout le temps: les machines « bon marché » commencent par être une goutte d’eau dans la mer, puis prennent de plus en plus de place et, si les responsables du high-tech ne font pas attention, ces machines bon-marché, les notebooks, prennent le contrôle.
(Si vous souhaitez en savoir plus sur le gigantesque marché de l’iPhone, allez jeter un œil ici, c’est le résultat du Apple du trimestre prenant fin en Juin 2009. En page 26, Apple détaille les règles permettant de déterminer ses revenus. Pour nous éviter les calculs, le revenu iPhone n’est pas « reconnu » (enregistré) quand le matériel est vendu, il est étendu sur toute la durée de vie de l’accord et/ou selon la période pendant laquelle des fonctionnalités seront rajoutées par mises à jour.
Maintenant, passons à la page 30 du 10-Q.
Pour le trimestre de 2009 se terminant en Juin (Q3): 5.2 millions d’iPhones pour un revenu enregistré de 1.9 milliard de dollars. Cela représente 324$ enregistré par iPhone. Maintenant, utilisons plutôt le revenu non-direct et nous obtenons 4.4 milliards de dollars, comparés aux 3.3 milliards que représentent les ventes de Mac.
Et ce en moins de deux ans, juste au moment où la distribution de l’iPhone commence à s’étendre à plus de pays, avec un seul modèle. Peut être est-ce la raison pour laquelle Apple ne s’appelle plus Apple Computer. En tous cas c’est la raison pour laquelle Apple inquiète ses compétiteurs avec sa plus grosse et plus rapide machine à revenus.)
Le nouveau Microsoft attaquant à la fois les iPhone et les Macs. Et, contrairement à Microsoft, avec du logiciel libre. C’est ce qu’Apple voit en Google.
Mais attendez, ce n’est pas tout !
Le business modèle d’Apple va bientôt changer. En Français, ça donne: Jusqu’à récemment, les profits d’Apple s’appuyaient sur les ventes de matériel. Tout le reste, logiciels ou revenu musical iTunes ne permettait que de conforter les profits matériels. Par exemple, quand iTunes est sorti, les analystes se sont inquiétés du fait que les marges de la musique étaient très faibles, voir négatives. Et alors ? Le seul rôle d’iTunes est de conforter les marges de l’iPod et de l’iPhone. Apple met en avant ses logiciels, applications, et système d’exploitation, dépense des millions de dollars dans le développement et n’obtient que peu ou pas de revenu direct de tout ca. Tout est dans les services des ventes de Mac et d’iPhone, et des marges bénéficiaires. C’est l’idée jusqu’à maintenant, rapide devenant le passé.
Avec l’iPhone, Apple n’est pas seulement rentré dans une nouvelle catégorie de produits, mais a aussi créé un nouveau monde de revenu des services. Légalement, appelez-le comme vous voulez, mais la différence entre le prix de vente de l’iPhone, 199$, et le nombre des pathologistes, 850$, est le revenu service. Selon d’autres amateurs de chiffres, le coup de fabrication de l’iPhone serait d’environ 179$. Le prix de vente couvre donc seulement le coût de fabrication, toutes les marges venant du service facturé à AT&T (NdT: et de tous les autres opérateurs maintenant que l’iPhone n’est plus exclusif à un seul opérateur !). C’est un changement de modèle de business, pour la plus grosse unité de business.
Mais c’est n’est que le début.
Revenons à iTunes, et voyons en détail son système de micro-paiement. Ce n’est pas le seul sur Internet: je viens de dépenser 45c sur Amazon pour l’aria de Cecilia Bartoli, qui a terminé dans ma bibliothèque iTunes. Les deux fonctionnent très bien, sont très simples, rapides, on n’achète sans compter, peut être parce qu’ils fonctionnent si bien. Je suis impatient de voir si, et comment Apple et Amazon vont coopérer pour les ventes des e-book.
Pendant ce temps, pourquoi d’un côté Apple permettrait aux ventes de MP3 d’Amazon de passer par iTunes, et d’un autre côté ils empêcheraient Palm de synchroniser son smartphone Pre avec iTunes ? Amazon rend les iPods encore meilleurs. Parfait, cela couvre le revenu iTunes « manqué ». Palm essaie de rendre un concurrent de l’iPhone meilleur. Pas moyen.
Aujourd’hui, Apple « vend » beaucoup de produits gratuits via iTunes: des cours d’université en vidéos gratuits, des applications gratuites sur l’App Store. Ce dernier représente actuellement un manque à gagner. Des milliards de téléchargements, dont la moitié sont gratuits, généreront un « petit » multiple de 100 millions de dollars en revenu net (30% du brut) pour Apple. Voyez le coût du personnel, une énorme organisation gérant les processus (parfois frustrants) d’approbation, ajoutez les coûts de l’infrastructure, serveurs, et leurs administrateurs, et vous verrez que l’Apple Store ne représente rien en comparaison des 600$ de profit par iPhone. L’App Store sert seulement à renforcer ce profit, et permettra, ou non, de ramener un peu plus d’argent (ndt : au vu des ventes énormes de certaines applications, il est clair que l’App Store ramène quand même un peu d’argent aujourd’hui).
Aujourd’hui, Apple a développé une infrastructure, un système de micro-paiement — et un appétit. Si, et lorsque les tablettes feront leur apparition (ndt: les tablettes sont maintenant là avec l’iPad notamment), ce sera l’opportunité de devenir le moyen de distribution de choix pour les loisirs et, le contenu infodivertissement: jeux, e-books, vidéos, magazines et journaux, s’ils choisissent de le vendre. Dans un sens, cela serait le « Kindle pensé correctement », avec mes excuses pour mes amis de chez Amazon, vraiment : écran couleur, interface tactile, logiciel et interface Apple, magasins Apple…
Apple pourrait devenir un distributeur et un agent de micro-paiement pour des biens et services allant bien plus loin que ce que propose l’iPhone : pensez taille d’écran, ou un MacBook, pensez mobilité/ubiquité de tous les jours, taille, poids. Au passage, Apple pourrait engranger d’énormes profits mensuels (et non pas revenus, on ne vit pas des revenus). Peut être pas autant que les 25$/mois correspondant au total de 600$ du contrat de vie de l’iPhone, mais assez pour un business de plusieurs milliards de dollars tout de même.
C’est le type de business que Google menace avec Chrome OS pour notebooks, son revenu publicitaire, et son système de paiement. Le business c’est la guerre. — JLG
- Auteur: Jean-Louis Gassée, Monday Note
- Article original (anglais): War in the Valley: Apple vs. Google
- Traduction: Nicolas Ramz
Ghinzu [ Rock spychiadélique ]
Ambiance: Rock Psychiadélique
Albums: Bow, Electronic Jacuzzi
A écouter: Jet Sex, Do you read me
Paris, °C
No music on air ! (something's wrong ;))
